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Une année à Olimpico, vu par le site CSR

C’est une nouvelle rubrique que le site CSR vous propose durant cette saison : Une description des rencontres se disputant au Stadio Olimpico, vu par l’oeil d’un membre du site (Edo). Revivez cette journée et ce match comme si vous y étiez.
Retrouvez le résumé écrit du match ICI.

« L’horreur… L’horreur… L’horreur…»
40 ans sont passés depuis le Vietnam, et cette phrase prononcée par Martin Sheen après sa rencontre avec le Colonel Kurtz semble avoir enfin trouvé sa jumelle contemporaine.

Lulic 71… Lulic 71… Lulic 71…

Rien ne sera plus jamais comme avant, cherche à nous faire croire notre cher ennemi. On y croirait presque à force de se balader dans les rues de la ville, à force d’entendre les gens parler de football.
3 semaines de vie romaine, et les deux mots les plus récurrents entendus sont à l’honneur des laziali.
La hiérarchie semble bouleversée.
Le romanista dominateur, optimiste et extravagant se cache, se tait. Le laziale minoritaire sort des catacombes, et a trouvé en ce 26 mai son nouveau 25 décembre. Un Christ ramené de Bosnie a marché sur les eaux, fait trembler nos filets, et instauré un nouveau royaume terrestre, aux couleurs blanc et ciel.

Oui, sauf que le derby est une histoire sans fin. Chaque année, tant que les deux équipes réussiront à s’affronter en Serie A, la couronne sera remise en jeu. 26 mai ou pas, qui gagne domine la ville pour les 6 prochains mois, qui perd n’a que les arguments de mauvaise foi pour tenter de discréditer l’adversaire.

Et c’est en ce 22 septembre 2013, moins de 4 mois après la déroute de la Coupe, que l’affrontement a lieu. La revanche. Tout derby en est une en soi. Celui-ci plus que tous, au regard du coup que nous a asséné la Lazio lors du précédent. Mais également moins que tous, car une victoire des nôtres ne servirait qu’à laver partiellement l’affront subi.

Quoi qu’il arrive, la rédemption doit être cherchée. Le soleil se lève sur Rome, l’été a décidé de rester une semaine de plus.
Il est midi passée, che stamo a fa a casa ? (« Qu’es-ce qu’on fou à la maison ? ») Direction l’Olimpico.

La voiture est une bulle. A regarder dehors, on ne croirait pas qu’un derby a lieu dans trois heures.
Finalement, la première écharpe giallorossa s’aperçoit sur le lungotevere.
Arrive ensuite le premier maillot de Totti, puis un autre.

Deux minutes après, c’est au tour des laziali de se montrer.
En réalité, le premier repéré est tout seul. Dans sa voiture, tout fier de lui avec le maillot de Nesta intégré à son fauteuil de conducteur.
On a tous un ami laziale, un parent laziale, ce qui nous amène à nous poser la sempiternelle question : est-ce un laziale comme zio ? est-ce un laziale comme mon pote ? Est-ce un laziale respectable ? Ou est-ce un laziale comme je les hais et comme j’aime à me distinguer ?
Dans sa grande clémence, notre ami ne tardera pas à nous faire choisir.

Il nous gratifie d’une belle accélération pour arriver à notre hauteur et discuter. Le reste n’est que de la poésie, aux couleurs de la neige blanche et du ciel bleu :
« A cojo’ ma che cazzo te soni ?
Sei popo na merda ‘o sai !? E sei pure daa Roma ! Te ‘o ridico, SEI NA MERDA ! » (« Couillon mais qu’es-ce que tu sonnes ? T’es vraiment une merde tu sais ! Et en plus t’es de la Roma ! Je te le redis, TU ES UNE MERDE ! »).

Petit, l’une des premières choses qu’on m’a appris est qu’on ne peut jamais savoir à qui on peut avoir affaire dans la voiture d’en face. Ce laziale n’a pas du avoir la même éducation. Tout seul face à 4 types, il n’aurait pas fait long feu si nous étions autant écervelés que lui.
Mais qu’y a-t-il de beau à s’abaisser à des gestes aussi ridicules ?

Son monologue terminé, le laziale ne semble pas avoir réussi à provoquer l’ennemi comme il le souhaitait. Au contraire, on le regarde avec un rire moqueur et un certain mépris. Finalement, mon pote de devant, à 1 mètre de lui, dans un grand éclat de rire et en lui tendant la main amicalement, le gratifie d’un « Te sei popo daa Lazio » (‘Toi t’es vraiment de la Lazio »), et le renvoie à ses études à Formello.

Un laziale de 45 ans, probablement sans activité honorable dans la vraie vie, a insulté et tenter de déchainer la colère d’un romanista de 55 ans et de trois autres d’une vingtaine d’années. Sans succès. Notre ami ne refera plus voir le bout de son nez. Le derby a commencé.

Premier constat de cette scène théâtrale, le laziale ne sait pas gagner. Même dans la victoire, il garde sur lui la puanteur d’une vie passée dans l’ombre.
Arrivée à l’Olimpico, cette sensation est la même.
Alors que la Sud se remplit doucement, la Nord reste vide, justifiée par une autre occupation : un « memorial » du derby gagné.
Ou comment permettre aux tifosi romanisti d’installer leur suprématie dans le stade. Les laziali, qui arrivent vers la troisième minute de jeu, ne se feront entendre que par moment.

L’arrivée au stade 2 heures avant le début permet de prendre ses marques, pour la première à la maison. Nos places sont en hauteur, dans une partie qui serait en réalité Distinti Sud côté Monte Mario, mais qui est considérée comme Curva Sud. A 10 mètres de la vraie Sud.
La vue est bonne non seulement sur le terrain mais également sur notre virage, dont on sent la chaleur monter de minute en minute. On ne changera vraisemblablement pas de place les prochaines fois.

« Sembra Napoli » (« On dirait Naples »), « Lazio in B, presto ritornerà » (« La Lazio retournera bientôt en Serie B »), sont les chants qui s’entendent le plus.

L’échauffement des joueurs ne se fait pas sous la Curva. Les ovations vont majoritairement au capitaine, mais également à De Sanctis qui, rentré deux minutes avant les autres, effectue un tour sous le virage en véritable frontman. Par l’aura qu’il dégage, il n’y a aucun doute. Pour cette année, c’est bien lui la recrue numéro 1 du mercato.

L’échauffement se termine, le match approche. Ravi d’entendre raisonner et de pouvoir chanter Campo Testaccio juste avant le Roma Roma.
L’hymne est fabuleux, d’autant plus qu’il n’est pas gâché par les sifflets d’une Curva Nord encore vide.
Ce qui émerveille encore plus, c’est le tifo déployé par la Sud. Les papiers jaunes et rouge voleront jusqu’à la 5ème minute du match, dans un festival de couleurs que ne peut offrir que notre club.

Il en fallait, de l’agitation avant le match. Car la tension redescend bien vite. La première période semble être un retour dans le passé.
Du Luis Enrique. Aucun mouvement dans le jeu, aucun appel dans la profondeur. Un jeu à plat, trop peu de créativité et de combativité. Un seul tir de De Rossi à se mettre sous la dent, si on y ajoute un centre au second poteau de Balzaretti pour Florenzi qui le rate.
Quand elle a l’occasion de le faire, l’équipe n’accélère jamais, ne cherche pas à profiter des contres.
Totti veut se montrer, mais revient trop souvent vers l’arrière. Et Checco qui ne cherche pas de jouer vers l’avant durant le derby, c’est toujours mauvais signe, en plus d’être un mauvais exemple pour ses partenaires.
Il faut dire qu’en plus, l’adversaire est faible. A onze derrière, et un Marchetti qui gagne du temps de manière assez lourde sans que l’on comprenne pourquoi, il y avait de la place si on accélérait.
Sur ses attaques, la Lazio semble même pouvoir être plus dangereuse. Heureusement, peu d’idées là aussi, et un De Sanctis rarement inquiété. Klose n’a même pas besoin de tous ses doigts de la main pour compter les ballons touchés.

Fin de la première mi-temps, fin de la purge. A y repenser, ce match semble se mettre comme le 26 mai, avec deux équipes mauvaises qui auront besoin d’un coup du sort pour se départager.
D’un autre côté, la Roma de Rudi n’a jamais marqué en première mi-temps, et a toujours marqué en seconde. Et qui marquera ne sera probablement pas rattrapé.

Pour un derby, l’atmosphère au cours de cette première période était somme toute très calme.
Le calme avant la tempête, car la deuxième mi-temps est, encore une fois, un autre match.

Si un élément déclencheur il y a, c’est l’entrée de Ljajic. Avec lui la Roma passe la quatrième, change de rythme et prend l’ascendant sur son adversaire. En plus, elle nous réveille. La Sud devient un véritable enfer. Sur chaque corner gagné, le niveau sonore est semblable à celui d’un but. Dès que Totti se rapproche du poteau de corner, des mains se lèvent et s’agitent furieusement, comme si nous avions pris l’avantage.
Mais pourquoi font-ils ça ? En réalité, je devrais plutôt dire, pourquoi nous faisons ça. On devient tous plus fous les uns que les autres.
Une tête de De Rossi passe à deux doigts du poteau de Monsieur je-gagne-du-temps-toute-la-partie-même-si-je-ne-gagne-pas. Ljajic n’arrive pas à reprendre une balle repoussée. Le but est imminent.
Espérons juste que ce soit de notre côté, car la Lazio aussi a ses actions. Elle touche la barre, et met une tête qui, vue de notre angle, était but. D’autant plus qu’on entend la Nord gueuler. 5 secondes après, on comprend que ce cri n’était pas un « Goooooooo’ !! », mais un « Nooooooo’ ! »
Ouf de soulagement.
Tout semble désormais possible. Et même l’impossible semble possible quand Balzaretti frappe le poteau.

« Daje pure Pipparetti ha toccato il palo, segnamo de sicuro » (« Allez même Nullaretti a touché le poteau, on va forcément marquer »), j’entends devant moi.

En temps normal, j’aurais pensé 2 minutes après que ce genre de réflexions est porteuse de malchance à 100 %.
Mais là, les deux minutes ne passeront jamais. L’impossible se produit.
Sur l’énième brèche faite sur le côté gauche de la Lazio, Totti lève la balle, pour un blond qui la frappe de volée. Federico crosso-male (« centre-mal ») décide de ne pas centrer mais de frapper. Federico perdo-tempo (« je perds du temps ») ne l’attrape pas. Le filet tremble.

… … … Ces 3 points suffisent, car rien ne décrit la sensation procurée dans le virage par un but dans le derby.
Je disais toute à l’heure que les balles gagnées sur corner nous faisaient crier comme sur un but ? En réalité, c’est parce que je ne savais pas ce qu’était un but au cours d’un derby : une drogue à l’état pur, une vague d’hystérie qui s’empare de toute notre partie du stade, des gens qui s’entrelacent, qui se touchent, qui se frappent et qui veulent se faire frapper, qui font connaissance de la plus belle des façons, dans l’un des plus grands moments de liesse que Dieu peut nous offrir.

On aperçoit un blond fou qui se balade sous la Curva, rattrapé par un autre blond fou et par toute l’équipe, remplaçants et staff compris.

Mon voisin de droite qui m’était encore inconnu pleure, et rappelle l’invraisemblable scène qui vient de se produire. « Ha segnato Balzaretti » (« Balzaretti a marqué »).
Oui, et il semblait même qu’il faisait une seconde période de toute beauté.
Le temps de crier son nom 7 fois et de perdre la voix pour toute la semaine, je me touche le col pour évacuer les 36 litres de transpiration. Mes lunettes de soleil n’y sont plus. Elles sont à terre, un verre manque à l’appel. Macchissenefrega (« On s’en fou »).

Ce but semble déjà nous avoir purgé le 26 mai, mais il reste une bonne demi-heure à jouer.
Des espaces se trouvent, l’équipe semble libérée. Gervinho mange ses habituelles occasions, mais il est de tous les bons coups. Tout comme Ljajic, tout comme Totti, et surtout, comme Balzaretti.

Dix minutes après le but, la Nord semble vouloir faire honneur à la stupidité du type qui nous a insulté sur le Lungotevere. La 71ème minute arrive, des lumières rouges s’allument dans le virage laziale.
Ils n’ont vraisemblablement pas vu le score sur le panneau d’affichage. Nous leur rappelons leur lien de parenté, par un joli petit « Lavali col fuoco, o Vesuvio lavali col fuoco » (« Laves-les avec le feu, O Vésuve laves-les avec le feu ». Le type derrière moi me dit que c’est la première fois qu’il entend ce chant expressément anti-napolitain au cours d’un derby.

En réalité, les laziali aimeraient probablement jouer comme les napolitains qui, à l’heure où j’écris, sont en train de nous reprendre haut la main la première place du classement.
C’est la Roma qui se procure les meilleures occasions, pouvant tuer le match à maintes reprises. Mais sur une tête de De Rossi et plus tard sur une tête de Borriello à bout portant, Federico je-gagne-du-temps-toute-la-partie-même-si-je-ne-gagne-pas, qui entre-temps est passé du côté obscur pour devenir Federico je-me-sens-bien-roulé-maintenant-que-je-perds, rappelle à toute la péninsule que Buffon est encore titulaire en Nazionale uniquement grâce à son nom.

La Lazio fait un changement, Ciani sort et cède sa place à Dias, qui comme tout brésilien vivant à Rome qui se respecte, a décidé de prendre 20 kilos en trop pour sa troisième année dans la capitale.
A tel point que 3 minutes plus tard, Dias sort et cède sa place à Personne. Mais Terrence Hill n’est pas laziale, et la victoire se rapproche.
A la 90ème minute, un frisson nous traverse tous quand un laziale semble pouvoir se retrouver en position de tir. De Rossi justifie un instant son salaire, et par une intervention magistrale sort son équipe et nous tous d’un beau pétrin.

Ljajic, l’homme qui a bouleversé l’équilibre du match, attend que Totti sorte pour aller chercher un penalty et se faire justice soi-même. Vu son match, on ne lui en voudra pas.
Avant le tir, mon pote me dit « se non segna sono a rischio attacco cardiaco per il resto del recupero » (« s’il ne marque pas je risque d’avoir une attaque cardiaque pour les arrêts de jeu »). D’un optimisme que je ne me connais pas, je lui réponds « tanto manca meno di un minuto… » (« de toute façon il reste moins d’une minute »).
Et Ljajic, qui a du penser comme moi, trompe Marchetti avec grande confiance en soi.

Le derby est terminé, ROMA HA VINTO, Grazie Roma résonne.

En analysant l’ensemble du match, je ne change pas ma prévision d’avant-saison. Cette équipe luttera -et remportera la lutte probablement- pour la 5ème place. On ne peut pas se permettre de ne jouer qu’une période face à toute la Serie A. L’important désormais est de ne pas se monter la tête, pour retrouver l’Europe en fin de saison.

En descendant les gradins, un nouveau chant commence à s’entendre :
« Balzaretti er nuovo Cassetti » (« Balzaretti le nouveau Cassetti »).

A l’extérieur, tout le monde en commençant par moi semble avoir les mêmes mots à la bouche :
« Ce semo tolti un bel peso » (« on s’est enlevé un gros poids »).

Sans avoir pour autant effacé le 26 mai, cette équipe et ces tifosi ont rappelé à la face des laziali et de l’Italie la vérité plus immuable sur le football à Rome :

« Il mio nome è simbolo della tua eterna sconfitta » (« Mon nom est le symbole de ton éternelle défaite »).

A la semaine prochaine,

Edo.